L'amie de la semaine s'appelle Corinne Maier. Cette essayiste a indéniablement de l'aplomb et développe un humour féroce pour convaincre le lecteur désabusé et cynique (son coeur de cible) de ses
thèses plus politiquement incorrectes les unes que les autres.
Mais l'amie Corrine ne fait pas dans la provocation gratuite pour le seul plaisir de faire rire en choquant. Son discours décapant est étayé par une analyse sociologique pertinente qui parlera
davantage, reconnaissons-le, aux lecteurs de Charlie qu'aux abonnés du Figaro.
Dans ce registre, Bonjour paresse, commis il y a 3 ou 4 ans, avait déjà défrayé la chronique et décoiffé les aficionados du CAC 40. Néanmoins, l'humour second degré l'emportait nettement
sur la rigueur scientifique de l'essai et ce pamphlet m'avait semblé somme toute plus distrayant que convaincant dans son propos.
Mais Corinne s'est bonifiée à l'occasion de son dernier opus que je vous recommande particulièrement à l'approche des fêtes, histoire d'avoir enfin une bonne raison pour vous engueuler avec la
famille ou les amis. Rassurez-vous, citer du Maier entre le foie gras et les huitres ne risque pas de gâcher plus que cela les sacrosaints repas de famille lénifiants du 24 et autres réveillons
soporifiques du 31 : quand on a déjà une jambe de bois, on ne risque pas la panari à l'orteil.
No kid, paru il y a près d'un an donc, a tout pour mettre le feu aux poudres au milieu du conformisme ambient : il renforcera les adultes immatures dont je fais partie dans leur
conviction de ne pas procréer (ou du moins de ne pas en assumer les conséquences multi-décennales) tandis que les malheureux parents trentenaires ou quadras qui méritent toute ma commisération
pour leur terrible aliénation, s'offusqueront de s'entendre ainsi révélée sur la place publique l'abomination honteuse de leur martyr permanent au lieu d'accepter notre empathie légitime (à
Corinne, à moi et à tous ses lecteurs).
Corinne Maier n'est pas antinataliste par ur égoïsme : c'est là une des forces de sa démarche, puisqu'elle est paradoxalement une "maman aimante". Certes, elle confie en introduction que si
c'était à refaire, elle n'engendrerait pas probablement ses deux chères têtes blondes, mais son discours est davantage fondé sur une analyse sociologique et économique, qui n'est pas sans
rappeler les thèses des promoteurs de la décroissance, que sur une rancoeur qui puiserait sa source dans les affres de la crise de la quarantaine.
Liberté et culture plutôt que libéralisme et accumulation de biens : le propos n'est pas nouveau, mais le cadre choisi ici pour l'illustrer (le mode de vie aliénant et stressant induit par la
parenté dans la société actuelle) est assez détonnant.
Résumons. Enfanter est un refuge conformiste face à la perte d'illusions de notre époque et, philosophiquement, un médiocre échappatoire à l'angoisse de la mort pour la plupart d'entre nous qui
ne sommes plus croyants. Inversement, assumer de ne pas vouloir être parent, c'est être hors norme à une époque où il devient de plus en plus difficile de l'être et la réprobation moralisatrice
que l'on doit essuyer dans ce cas (surtout si on est une femme) n'est pas très différente de celle qui touche les SDF volontaires, les feignants de tout poil, les adonnés à une addiction et
autres anti-hygiénistes, ou encore les réfractaires à la consommation dans leur forme la plus radicale.
Selon que vous vous situez d'un côté ou l'autre de la frontière (réellement ou potentiellement, comprendre : déjà parent ou désireux de l'être), No kid vous amusera ou vous choquera,
mais dans les deux cas, je crois que ce livre vous inquiètera. A une époque où l'on nous infuse des revivals très dispensables à toutes les sauces (encore un des symptômes d'une société à bout de
souffle et en mal de créativité), No kid nous fait prendre conscience implacablement du grand retour en force des valeurs portées par le tryptique nauséabond "travail, famille,
patrie".

Poussette "Slalom", coque et nacelle incluses pour seulement 799€. A quand, le biberon profilé en titane ?
Pour aller plus loin dans l'analyse, forts de cette nouvelle lucidité, un petit visionnage des 4 heures du Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls pourra nous être du meilleur profit.
Pour défendre l'antithèse de No kid, tout de même, car du sacrifice de l'adulte peut aussi naître légitimement la joie de l'existence de l'enfant puis de l'adulte, je vous conseillerai
par exemple, la lecture ou relecture condensée et néanmoins joussive de la Métaphysique des tubes, à mon humble avis le meilleur roman de loin de la batcave azimutée de Belleville.
Quant à la synthèse, elle sera propre à chacun d'entre nous, bien évidemment, et pourra varier d'un jour à l'autre, en fonction de notre réaction de l'instant face à divers stimuli, comme par
exemple passer devant une école à l'heure de la sortie des classes ou faire ses courses dans un supermarché ...
No kid ou Quarante raisons de ne pas avoir d'enfant - Corinne Maier

Morceaux choisis :
"Depuis quelques années, les parents débordés ont trouvé une solution : la garde alternée. (...) C'est une sorte de mi-temps familial. D'accord, cela exige que le couple se sépare préalablement,
mais c'est un détail par rapport à ce à quoi on échappe. (...) Et puis, l'égalité, çà se paye ; le partage égalitaire des tâches ne s'accomplit réellement que si le couple se sépare."
"L'enfant est une sorte de nain vicieux, d'une cruauté innée (Michel Houellebecq)."
"Rien de plus limité que la conversation du parent sidéré parce qu'il a réussi à créer un être humain. Aussi, lorsque l'enfant paraît, les amis disparaissent"
"Au royaume de la marchandise, l'enfant est dans son élément. Ce que promeut le capitalisme, toujours plus d'objets (...) difficiles à recycler, des biens interchangeables, vite obsolètes et
renouvelés à l'infini, c'est exactement ce qu'il veut. Tant qu'il y aura des enfants, le monde absurde dans lequel nous vivons aura de l'avenir."





