Circulez, tout est à voir
N'avez-vous jamais eu la pensée, quelque peu réac sur les bords, consistant à déplorer le spectacle de toutes ces parisiennes et tous ces parisiens isolés de leurs semblables dans le métro par les écouteurs de leurs baladeurs et les décibels du dernier Vincent Delerm ?
Moi, oui, j'avoue, pris en flagrant délit de Finkelkrautisme rampant (France Culture, c'est pas comme le cochon, tout n'est pas bon).
Pourtant, récemment, quelques-uns de mes amis ayant décidé de faire du social, je suis passé de l'autre côté de la barrière et me suis mis moi aussi à me réfugier frénétiquement dans un face à face auditif bi-quotidien, tantôt avec Jennifer, tantôt Ellen ou encore Ricardo.
Le lien social y perd-il pour autant ?
Avant de dire oui mécaniquement, dites-moi combien de fois vous avez adressé la parole spontanément à un de vos voisins de métro pour autre chose que le supplier de ne plus vous écraser les pieds ?
Eh oui, ça me fait mal à moi aussi (la réponse, pas les écrasements de pied, enfin si aussi), mais je suis au regret de vous le rappeler : la vraie vie du métro parisien ne ressemble pas vraiment à cette scène mythique de "Jeanne et le garçon formidable" où la sémillante Virginie Ledoyen aborde et séduit spontanément Vincent Demy, avec tout le tralala qui s'ensuit.
Alors ? Tout est foutu ? Ne sommes-nous plus que des robots asservis au capitalisme ou à la bureaucratie d'Etat, programmés chaque matin et chaque soir pour évoluer mécaniquement dans le grand labyrinthe pavé du tube en ignorant les autres ?
Je prétends le contraire : d'ailleurs, nous le savons bien, dans le métro comme dans beaucoup d'autres endroits, si communication, voire connivence, il y a, c'est avant tout par les échanges de regards.

Tout à coup, vous tombez sur Virginie Ledoyen dans le métro : a. vous vous dites qu'elle est moins bien en vrai qu'à la télé ; b. pour voir sa réaction, vous lui dites exprès que vous l'avez beaucoup aimée dans un fim où elle a pas joué ; c. vous programmez votre i-pod sur "the sun can't compare" de Larry Heard feat. Mr White, et si elle est encore là à la fin de la plage, vous enchaînez sur "journey" de Ben Klock, autre morceau fabuleux du Fabric 34 d'Ellen Allien
Et puis, une fois préservés par nos écouteurs des pollutions sonores qui envahissent nos périples souterrains (crissements de rails, massacres de chansons populaires et autres poésies urbaines dispensables de Gérard le Clochard, messages inutiles en station - les messages utiles du chauffeur, eux ne viennent jamais, allez savoir pourquoi), ne sommes-nous pas mieux disposés à regarder l'autre ? mieux le regarder et donc commencer à l'aimer ...
Allez ! Tous à nos casques ! Le spectacle épique de l'humanité qui résiste aux agressions de la vie urbaine nous attend tous les jours dans les rames du treum. Comme dans les plus beaux Chaplin, y a pas de dialogues, sauf qu'en plus, vous pouvez choisir la bande son.
C'est-y pas le bonheur ?